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Vers une économie mondiale tirée par les pays émergents - partie 2

mercredi 02 juillet 2008 | 0 commentaires | Catégorie: Analyse des marchés

Avec une croissance du PIB comprise entre 7,5 % et 9,6 % pour chacune des cinq dernières années fiscales, la réussite économique de l’Inde est comparable à celle de la Chine.

Il existe cependant de grandes différences entre ces deux pays. Le moteur de l’économie chinoise est l’industrie (qui représente environ 46 % du PIB en Chine contre 27 % en Inde), tandis que l’essor de l’économie indienne repose sur les services (qui représentent environ 55 % du PIB de l’Inde contre 40 % en Chine).

L’importance du secteur des services fait de l’économie indienne un cas unique dans le monde en développement. La Chine se développe de la même manière que la plupart des économies occidentales : elle a commencé par une réforme agricole, est passée à la fabrication à bas prix, entre maintenant dans la fabrication à plus forte valeur ajoutée et finira par pénétrer dans les services négociables à l’international. L’Inde, en revanche, possède ce qu’Edward Luce, dans son livre « In spite of the gods » (1), qualifie d’économie schizophrène dans le sens où elle est à la fois globale avec un secteur des logiciels en forte croissance, et médiévale avec plus de 70 % de la population vivant encore dans des villages et dépendant de l’agriculture pour sa subsistance. Elle est à la fois moderne avec plus de 250 millions d’abonnés à la téléphonie mobile et vétuste avec un système de vente au détail mal organisé et des millions de micro-entreprises familiales.

 

Pour réaliser son potentiel, l’Inde doit relever deux grands défis aujourd’hui : la modernisation nécessaire de l’agriculture et la création d’un plus grand nombre d’emplois manufacturiers pour sa population rurale sous-employée (2). Bien qu’en théorie l’Inde soit auto-suffisante en matière de production alimentaire, la productivité du secteur agricole diminue rapidement et la production dépend dans une large mesure des conditions météorologiques. Pour améliorer les perspectives structurelles du secteur agricole, il faudrait regrouper les terres, libéraliser les prix des denrées alimentaires et investir dans l’irrigation. Les politiques électorales de l’Inde rendent ces réformes difficiles à mettre en œuvre.

 

Même si les réformes agricoles nécessaires étaient engagées, il faudrait encore que l’Inde trouve le moyen d’aider la population rurale qui se retrouverait alors sans emploi. Il n’est pas du tout certain que le secteur manufacturier serait capable d’absorber cette main-d’œuvre rurale excédentaire. Le fait que la législation indienne du travail compte parmi les plus strictes au monde signifie que le secteur manufacturier indien est à forte intensité de capital et emploie relativement peu de personnes par rapport à la Chine.

Il est ironique que ceux qui pensent que la réussite économique de l’Inde est plus durable que celle de la Chine citent généralement la démocratie parmi les plus gros avantages de l’Inde. Il est assurément vrai que la démocratie, un système juridique indépendant et une presse libre sont des atouts précieux, mais ils ralentissent également le processus de réforme en comparaison du système chinois qui combine la planification centrale avec des principes d'économie de marché (en particulier en Inde où le gouvernement central est tributaire du soutien des partis communistes qui s’opposent aux réformes au niveau national, mais les encouragent dans les Etats où ils sont au pouvoir). En dehors de l'agriculture, cet état de fait se reflète également dans une infrastructure très insuffisante. L’absence d’investissement dans l'infrastructure au cours des deux dernières décennies a conduit à une pénurie de routes de qualité, de ports et d’électricité. Les dépenses d’infrastructures ont cependant augmenté de manière spectaculaire ces dernières années. Comme ces investissements sont pilotés par un engagement venant du plus haut niveau du gouvernement et qu’ils ont reçu l’approbation générale des grands partis politiques, ils resteront l’un des principaux moteurs de la croissance indienne future. 

 

Depuis son plus-haut de début janvier, la bourse indienne a perdu plus de 35 %. Une grande partie de ce recul trouve son origine dans le malaise économique général (risques de récession, risques d’inflation, crises financières) qui pèse sur tous les marchés d’actions. L’Inde a cédé davantage de terrain que la plupart des autres marchés parce que les valorisations des sociétés indiennes étaient très élevées début janvier et parce que contrairement aux trois autres pays du bloc « BRIC » (le Brésil, la Russie et la Chine), l’augmentation du déficit budgétaire et du déficit de la balance des paiements courants rend l’Inde vulnérable en période de montée de l’aversion au risque. La baisse des cours des actions découle également d’un autre facteur : la hausse de l’inflation. En effet, le taux d’inflation est passé au-dessus de la barre des 11 % en mai, son niveau le plus élevé depuis 15 ans.

La correction boursière actuelle (qui suit une envolée de l’indice Sensex de 3 000 à 20 000 points entre 2003 et 2007) offrira progressivement aux investisseurs à long terme un bon point d’entrée dans le développement économique de l’Inde. (Le recul moyen de la bourse indienne lors des ses 3 derniers marchés baissiers majeurs était de l’ordre de 50 % entre le plus-haut et le plus-bas). Les réponses politiques à la montée de l’inflation, tant du côté monétaire que sur le plan budgétaire, ont été rapides et préemptives. Comme indiqué plus haut, l’Inde est confrontée à des défis de taille, mais les investisseurs peuvent raisonnablement tabler sur quelques grandes tendances.

 

 La première est la croissance du secteur indien des logiciels en tant que grand fournisseur de services de technologie de l’information (IT), d’externalisation des processus d’entreprise (BPO) et d’ingénierie produit. Des sociétés comme Infosys Technologies et Wipro Ltd. bénéficieront de cette tendance. Deuxièmement, il y a la croissance des services financiers, notamment dans les segments liés au crédit à la consommation (crédits immobiliers, cartes de crédit). Une banque comme ICICI Bank est bien placée pour capturer une partie de cette croissance (les valeurs financières ont particulièrement souffert lors de la correction boursière actuelle compte tenu des craintes inflationnistes). Troisième tendance : le consommateur indien. Un récent rapport McKinsey sur la consommation en Inde prédit que la taille du marché de la consommation va quadrupler. Pour parier sur cette tendance, on peut par exemple investir dans Hindustan Unilever. Enfin, le développement des infrastructures est de bon augure pour une société comme Larsen&Toubro.


(1) Edward Luce : In Spite Of The Gods ; Abacus

(2) Le secteur informatique indien est important pour l’économie, mais il serait illusoire de penser qu'il peut fournir des emplois à la population rurale. Pour citer Edward Luce : « Moins de 7 % de la main-d’œuvre exceptionnellement nombreuse de l’Inde sont employés dans l’économie officielle. Cela veut dire que 35 millions de personnes seulement sur un total de 470 millions bénéficient d’un certain degré de sécurité de l’emploi ; et seulement 35 millions d’Indiens paient des impôts sur le revenu, soit une part faible en comparaison des autres pays en développement. (...) Sur les 35 millions d’Indiens qui travaillent dans le secteur formel, 21 millions sont employés directement par le gouvernement. Cela laisse environ 14 millions de travailleurs dans le secteur privé officiel. Sur ces 14 millions, un peu plus d’un million de personnes (soit 0,25 % du pool de main-d’œuvre total de l’Inde) sont employées dans les technologies de l’information, les logiciels, les processus de back-office et les centres d’appel. »

Photos : © Marc Erpelding, 2008

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Guy Wagner est chief economist à la Banque de Luxembourg

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