En 2009, l'euro peut jusqu'à présent être qualifié de monnaie faible. Depuis le début de l'année, la monnaie européenne s'est dépréciée de quelque 6 % par rapport à la livre sterling et de près de 10 % par rapport au dollar et au yen.
Cette faiblesse de l'euro (qu'il convient de relativiser, l'euro ayant été très fort sur la fin de l'année 2008) constitue une bonne nouvelle : pour l'économie de la zone euro tout d'abord qui gagne ainsi en compétitivité et pour l'investisseur de la zone euro ensuite qui gagne sur le change. L'indice MSCI World (actions internationales) a ainsi perdu plus de 8% en $ depuis le début de l'année mais est resté quasi-inchangé en euro.
Il n'empêche que la faiblesse de l'euro peut surprendre. Après tout, la Banque Centrale Européenne hésite à relâcher sa politique monétaire aussi agressivement que ne le font ses homologues américaine ou anglaise, sans parler de la Banque du Japon qui pratique depuis longtemps une politique de taux zéro. De plus, la Réserve Fédérale américaine a à plusieurs reprises fait comprendre qu'elle n'hésiterait pas à acheter des emprunts d'Etat pour éviter qu'une éventuelle remontée des taux d'intérêt à long terme (qu'elle ne contrôle pas directement) ne mette en péril les efforts entrepris pour stimuler l'économie. La crainte de voir la banque centrale des Etats-Unis avoir recours à la planche à billets serait en temps normal suffisante pour provoquer une dépréciation importante du dollar.
Le fait est toutefois que nous ne nous trouvons pas en temps normal. La crise financière et la récession économique touchent durement l'Europe et son système bancaire. Il en résulte que la fameuse prédiction de Milton Friedman, prix Nobel de l'économie, affirmant que l'euro n'allait pas survivre à sa première crise économique, a refait son apparition et que de nombreux commentateurs, surtout anglo-saxons, parlent d'un éclatement de l'euro. Comme on pouvait s'y attendre, les hommes politiques de la zone euro s'empressent de dire que ceci est absurde et totalement inimaginable.
Il est vrai qu'un éclatement de l'euro paraît à l'heure actuelle inimaginable. On peut arguer que sans l'euro, l'Europe aurait encore été frappée davantage par la crise financière. L'exemple de l'Islande ou de la Hongrie pourrait ainsi convaincre certains pays d'accélérer leurs efforts pour devenir membres de la zone euro. La Banque centrale européenne est souvent critiquée pour ne pas relâcher davantage ou bien plus rapidement sa politique monétaire. D'une manière générale, sa façon de gérer la crise bancaire devrait néanmoins avoir augmenté sa réputation.
Le Traité de Maastricht n'interdit pas explicitement à un pays de sortir de la zone euro mais les coûts économiques et politiques seraient énormes. S'il est vrai que des pays comme l'Italie ou la Grèce pourraient profiter d'une sortie pour procéder à des dévaluations massives, il est probable que les taux d'intérêt dans ces pays exploseraient. Ils perdraient ainsi d'un côté ce qu'ils gagneraient de l'autre, voire nettement plus. Quitter l'euro ne ferait ainsi de sens que pour les 'bons élèves' s'il s'avérait que le non-respect des contraintes de Maastricht en termes de déficit budgétaire et d'endettement public ne conduise à une résurgence de l'inflation. Une telle situation pourrait un jour se présenter mais à l'heure actuelle, ce sont plutôt les craintes de déflation qui ont pris le dessus.
Enfin, il importe de noter que personne ne peut forcer un éclatement de l'euro. Cette situation contraste avec celle de 1992 lorsque le financier George Soros avait provoqué la sortie de la livre sterling du Système monétaire Européen.
Si l'euro peut donc tranquillement fêter son dixième anniversaire (en attendant son dixième anniversaire sous sa forme fiduciaire en 2012), force est de constater qu'il existe des déséquilibres grandissants à l'intérieur de la zone euro.
Le premier a trait à l'évolution des coûts salariaux. Pour mesurer la compétitivité entre pays, les économistes utilisent généralement le « coût unitaire de la main-d'œuvre ». Derrière cette expression technique se cache tout simplement l'évolution des salaires ajustée pour l'évolution de la productivité. Les statistiques de l'OCDE montrent la perte de compétitivité de l'Europe de Sud par rapport à l'Allemagne depuis 2000. Par le passé, ces pays auraient misé sur la carte de la dévaluation pour compenser leur perte de compétitivité mais ceci n'est plus possible dans l'ère euro. ( Les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont par contre profité de la dépréciation de leur monnaie par rapport à l'euro depuis 2000 pour contrecarrer l'évolution de leurs coûts domestiques).
| Indice du coût unitaire de la main-d’œuvre en 2007 (* 2006) (indice 100 = année 2000) | |
| Allemagne | 98,4 |
| France* | 112,4 |
| Espagne | 122,7 |
| Grèce* | 113,9 |
| Italie | 120,9 |
| Portugal* | 116,5 |
| Irlande | 125,3 |
| Zone Euro | 111,4 |
| Union Européenne | 116,1 |
| Royaume-Uni | 119,3 |
| Etats-Unis* | 111,2 |
| Japon* | 86,9 |
| Brésil | 97,5 |
Source : http://webnet.oecd.org/wbos/index.aspx
Plus grave, pour certains pays, pourrait être la perte de compétitivité enregistrée par rapport à un voisin direct, non membre de la zone euro. C'est le cas par exemple de l'Irlande par rapport au Royaume-Uni ou de la Grèce par rapport à la Turquie. La dépréciation de quelque 20 % de la livre turque par rapport à l'euro depuis octobre 2007 devrait ainsi grandement avantager l'industrie du tourisme en Turquie.
La perte de compétitivité enregistrée par certains pays à la suite de l'augmentation du coût unitaire de la main-d'œuvre se reflète entre autres dans l'évolution de leur balance courante. Depuis 2000, le surplus de la balance courante allemande a fortement augmenté alors que des pays comme l'Espagne ou la Grèce enregistrent des déficits croissants.
Ce manque de convergence économique pourrait à moyen terme créer un grave problème pour la zone Euro. Alors qu'une union monétaire devrait en théorie être la résultante d'une union économique, la zone euro repose sur l'idée inverse, que l'union monétaire va entraîner l'union économique. Le pacte de stabilité et de croissance adopté en 1997 visait en fait la convergence économique en imposant un certain nombre de critères que les pays de la zone euro devaient respecter notamment en matière de déficit budgétaire et de dette publique. Parmi ces critères, l'evolution des coûts salariaux fait cependant cruellement défaut. De plus, ces critères ont par la suite été assouplis sur plusieurs points et, dans la crise actuelle, leur respect passe de plus en plus à l'arrière-plan.
Les tendances démographiques et leur impact sur les dépenses publiques constituent un autre défi important à plus long terme pour la cohésion de la zone euro. Un récent papier de travail de la Banque centrale européenne (1) arrive à la conclusion qu'à l'exception de la Finlande, aucun pays ne peut poursuivre sa politique actuelle en matière de finances publiques mais les efforts requis dans certains pays (France, Grèce, Portugal) sont nettement plus importants que dans d'autres (Allemagne, Autriche). L'augmentation du différentiel d'intérêt entre les emprunts d'Etat de la Grèce et de l'Allemagne (le rendement de l'emprunt d'Etat à 10 ans est de 2,9% pour l'Allemagne est de 5,9% pour la Grèce) témoigne du manque de confiance du marché dans les finances publiques grecques.
Les déséquilibres décrits supra ne sont pas nouveaux et n'ont pas empêché l'euro d'avoir été une monnaie forte entre 2001 et 2008. Cependant l'environnement économique a profondément changé. L'Europe est en plus très durement touchée par la crise bancaire et par les problèmes de l'Europe de l'Est. Il en résulte que si les deux principales monnaies ont de sérieux problèmes, ceux de l'euro commencent seulement à être pris en compte.
(1) European Central Bank Working Paper 994 : Fiscal sustainability and policy implications for the euro area; January 2009


2010