Actualité et analyse des marchés financiers, en ligne avec Guy Wagner
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Vers une économie mondiale tirée par les pays émergents

lundi 05 mai 2008 | 3 commentaires | Catégorie: Analyse des marchés

Après avoir passé deux semaines en Turquie et en Chine à assister à des conférences et rencontrer des entreprises, je suis plus convaincu que jamais que le thème principal pour les investisseurs au cours des prochaines années sera la transition d’une économie mondiale tirée par l’Occident à une économie mondiale tirée par l’Orient.

Dans une certaine mesure, le débat actuel sur le découplage entre les pays en développement et les pays développés est trompeur : une récession sévère aux États-Unis aurait évidemment un impact sur les pays en développement, une partie de leur croissance étant liée aux exportations vers les États-Unis et l’Europe occidentale. Cependant, la progression des dépenses de consommation et d’infrastructure ainsi que la montée des échanges intra-régionaux aideront ces pays à maintenir une croissance rapide même si les exportations vers les États-Unis devaient nettement baisser. Un facteur intéressant dans les échanges entre pays émergents est l’intégration croissante entre l’Asie, l’Amérique du Sud, l’Afrique, le Moyen-Orient et la Russie.

La prochaine étape du développement des pays émergents sera néanmoins très différente de l'évolution des dix dernières années. Comme l’a dit James Kynge, Président de Pearson Chine et auteur du livre « China shakes the world », nous nous éloignons d’un environnement d’offre et d’abondance pour aller vers un contexte de demande et de pénurie. La capacité des pays émergents, et en particulier de la Chine, à exporter la désinflation vers le monde occidental est de plus en plus remise en question compte tenu de la montée des coûts salariaux et environnementaux, ainsi que du souci des gouvernements d’assurer une meilleure protection sociale à leurs populations. Se pose également le problème de la hausse des prix de l’alimentation et de l’énergie, conséquence directe de l’émergence des pays en développement. Entre autres choses, cette hausse renforce les tendances inflationnistes actuelles dans le monde en développement et pourrait convaincre les autorités monétaires de ces pays d’abandonner le rattachement (plus ou moins explicite) de leurs monnaies au dollar américain. Ce rattachement au billet vert contraint en effet les banques centrales de ces pays à importer la politique monétaire anti-récession de la Réserve fédérale, politique qui ne convient plus à leurs économies.

Comment les investisseurs peuvent-ils bénéficier de la transition vers une économie mondiale tirée par l’Orient ?

Une première possibilité consiste à investir directement dans les marchés boursiers des pays émergents, via les fonds d’investissement ou en sélectionnant des titres particuliers. S’agissant de la sélection des titres, les règles qui s’appliquent aux marchés occidentaux fonctionnent également pour les marchés émergents : les investisseurs doivent avoir un horizon d’investissement à long terme et sélectionner des sociétés qui présentent un avantage compétitif durable, dont la situation financière est saine et qui ne sont pas trop chères. Principal groupe logistique et commercial reliant l’Orient et l’Occident, Li&Fung (1), basé à Hong Kong, représente la société de mondialisation par excellence. L’Inde est en train d’acquérir la réputation de « back office du monde » et Infosys Technologies profite pleinement de cette tendance. Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC) est le premier producteur mondial indépendant de semi-conducteurs. Troisième cimentier du monde, le Mexicain Cemex va bénéficier de la progression des dépenses d’infrastructure. Anadolu Efes est le plus grand brasseur en Turquie avec une part de marché dépassant les 80%. La société est également bien positionnée en Asie centrale et, à travers sa participation de 50,3% dans Coca Cola Içecek, elle participe à la croissance du marché des boissons non alcoolisées.

Comme indiqué supra, la hausse des prix des matières premières est liée dans une large mesure au thème des marchés émergents. L’industrialisation des pays en développement, et notamment de la Chine, change fondamentalement l’équilibre entre l’offre et la demande de nombreux types de matières premières. Les producteurs de matières premières, qui par le passé représentaient des investissements à long terme décevants en raison de la nature très cyclique et erratique de leurs bénéfices, évoluent à présent dans un contexte de croissance séculaire. Dans ce segment, les candidats les plus intéressants se trouvent souvent au Brésil (ce qui explique les liens commerciaux croissants entre le Brésil et la Chine) en raison des avantages concurrentiels du pays en termes de ressources naturelles. Vale et Aracruz, sont deux sociétés de bonne qualité dont les coûts de production sont les plus bas au monde (Vale est active dans le secteur des métaux et Aracruz dans celui du papier). Le Sud-coréen Posco est l’un des principaux producteurs d’acier au monde et également l’un des plus efficaces et rentables.

Restent ensuite les sociétés occidentales qui bénéficient de la progression des dépenses de consommation et d’infrastructure dans les pays en développement. Naguère, la mondialisation voulait dire que les sociétés occidentales externalisaient la fabrication de leurs produits vers les pays en développement, puis vendaient ces produits sur les marchés développés. Aujourd’hui, beaucoup de pays en développement sont devenus les marchés finaux de ces produits. Dans de nombreux pays émergents, la consommation personnelle décolle enfin, mais le pouvoir d’achat moyen reste faible selon les critères occidentaux et la fortune est généralement très concentrée dans les villes. Pourtant, le nombre de riches augmente : la Chine, par exemple, compte le plus grand nombre de milliardaires au monde après les États-Unis. Dans un environnement très concurrentiel, ce sont les marques qui donnent l’avantage pour autant que les différences culturelles soient prises en compte. Dans le secteur de l’hygiène personnelle, Procter&Gamble semble avoir trouvé une stratégie gagnante en mélangeant des produits à très bas prix pour les zones rurales et des produits plus onéreux pour les zones urbaines où le pouvoir d’achat est plus élevé. Avec des marques comme Cartier, Dunhill, Piaget et Chloë, le groupe de luxe français Richemont est bien placé pour profiter des dépenses des très riches, et pour l’exercice 2008, la région Asie-Pacifique représente déjà 48 % de la croissance du chiffre d’affaires du groupe. Nestlé, propriétaire de Nespresso, Perrier, San Pellegrino et Hagen Dazs, entre autres marques, devrait également bénéficier de la montée des dépenses de consommation.

Le rendement d'un placement en actions ne peut provenir que de deux sources : la progression des bénéfices et/ou la hausse des valorisations. Les investisseurs prudents ne devraient pas trop compter sur une hausse des multiples de valorisation. Il est donc important de trouver des sociétés qui présentent un potentiel de croissance des bénéfices élevé et durable. Celles qui bénéficient de la montée du monde émergent devraient pour le moins avoir le vent en poupe.

(1) Les sociétés mentionnées dans cet article ne constituent pas des recommandations d'achat.

Commentaire(s)

Gautier Girard a dit...

Votre analyse est excellente. Merci.

05 mai 2008 - 04:17 PM

Anonyme a dit...

bonjour Monsieur Wagner,

Pensez-vous que nous avons une "bulle commodities" qui est fortement lié à l'évolution des marchés émergents et quels en sont les risques éventuels? et une deuxième question: Quel est votre avis sur les commentaires qui disent que les marchés asiatiques et plus particulièrement le marché chinois risque de voir une forte correction une fois les jeux olympiques terminés?

Merci pour votre réponse.

19 mai 2008 - 10:27 PM

Guy Wagner a dit...

'bulle commodities': mon prochain article sera consacré à ce sujet. En résumé, je pense qu'une grande partie de la hausse des cours des matères premières est due à des facteurs fondamentaux liés à la situation offre/demande. Il est toutefois indéniable que les premiers signes d'une bulle spéculative (telle que définie par Charles Kindleberger dans son classique 'Manias, Panics and Crashes')commencent à apparaître, à savoir 1. un changement majeur qui capte l'imagination (le développement de la Chine), 2. des liquidités abondantes (taux d'intérêts réels bas, voire négatifs dans beaucoup de pays) et 3. des achats massifs d'investisseurs qui considèrent que les matières premières offrent une faible coorélation par rapport aux marchés boursiers, un moyen de participer au développement des pays émergents et une protection contre l'inflation.

'Asie/JO': Je ne pense pas qu'il y ait un lien entre les deux. D'ailleurs, le marché chinois n'a pas attendu la fin des Jeux pour corriger, l'indice de Shanghai ayant déjà perdu quelque 40% depuis octobre. Je continue à penser que pour un investisseur prêt à accepter leur volatilité, les marchés de l'Asie du Sud-Est (voire de l'Inde) offrent des perspectives attrayantes. Je n'ai toutefois jamais investi dans le marché chinois lui-même.

21 mai 2008 - 05:52 PM

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Guy Wagner est chief economist à la Banque de Luxembourg

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