Dans mon article du mois dernier (« Quelques signes encourageants »), j'ai dressé une liste de 10 actions que les autorités devraient entreprendre pour gérer la crise bancaire et économique, ainsi que les diverses mesures déjà adoptées.
Avec le recul, la situation pouvait se résumer ainsi : on avait fait beaucoup de choses pour résoudre la crise financière, et quasiment rien pour combattre les risques économiques. Cette démarche était compréhensible étant donné que pendant la première quinzaine d'octobre, il fallait clairement accorder la priorité à la maîtrise de la crise bancaire.
Mais les choses ont changé depuis. Bien que la situation soit encore loin de s'être normalisée sur le marché monétaire et le marché du crédit, le risque d'effondrement systémique paraît maintenant écarté.
La situation économique s'est par contre nettement dégradée au cours des deux derniers mois. D'un point de vue économique, on peut clairement parler d'un avant et d'un après Lehman Brothers et l'économie mondiale s'est en grande partie arrêtée depuis la faillite de la banque d'investissement américaine. Ce n'est pas que Lehman Brothers ait été tellement importante pour l'économie, mais après sa disparition (et l'agitation entourant Fannie Mae, Freddie Mac, AIG, ...), les acteurs économiques ont perdu toute confiance dans le système. Sans confiance, l'activité économique ne peut pas fonctionner et les nouvelles économiques des dernières semaines sont franchement effrayantes : les pays en développement sont sur le point de connaître ce qui pourrait être leur pire récession depuis les années 30.
La bonne nouvelle, c'est que les autorités ont commencé à prendre des mesures très agressives pour raviver la croissance. En Asie, la Chine vient d'annoncer un programme de relance dépassant plus de 10 % du PIB. Des programmes comparables ont été annoncés en Corée du Sud, au Japon, en Thaïlande et en Malaisie. Et l'Europe et les États-Unis emboîteront bientôt leur pas. Les baisses des taux d'intérêt devraient également commencer à jouer en faveur de l'économie, une fois que la confiance sera revenue et que les banques recommenceront à prêter. Enfin, il y a la baisse des cours des matières premières.
Nous traversons toujours un processus de désendettement et la croissance économique, en particulier les dépenses de consommation dans les pays anglo-saxons, continuera à affronter un vent de face très fort. De plus, comme je le dis plus haut, la crise financière est encore loin d'être terminée. Entre les paniques financières occasionnelles et l'actualité économique très sombre, il reste encore beaucoup de sujets d'inquiétude pour les investisseurs et on peut s'attendre à ce que les marchés d'actions restent très volatils. Cependant, de la même manière que lorsqu'on traverse le Luxembourg, on ne rencontre aucun panneau indiquant qu'on a quitté le Sud pour entrer dans le Nord du pays, il n'y aura aucune annonce pour signaler que la crise du crédit est terminée et que l'économie va commencer à se redresser (même s'il existe des indicateurs à surveiller).
Ce qui m'amène aux actions. Les marchés d'actions anticipent ce qui se passe dans l'économie. Les cours des actions d'aujourd'hui sont déterminés par les niveaux de bénéfices futurs anticipés par le marché. Les investisseurs savent que les bénéfices de nombreuses sociétés seront nettement plus faibles dans un an. Mais c'est précisément la raison pour laquelle les cours des actions ont tellement baissé et non une raison pour qu'ils reculent encore davantage. Ce n'est que si la compression des bénéfices est encore plus forte que ce que l'on anticipe actuellement, les marchés d'actions continueront à baisser.
Dans mon article du 15 octobre, j'ai écrit que le moment était venu de redevenir un peu plus positif concernant les actions. Depuis, les marchés se sont montrés extrêmement volatils, mais en dépit des très mauvaises nouvelles économiques, la plupart d'entre eux ne sont pas beaucoup plus bas qu'au moment où j'avais commencé à écrire cet article. Je pense toujours qu'aujourd'hui, la bonne stratégie consiste à acheter des actions lors des jours de faiblesse des marchés. Ces achats devraient cependant se limiter aux sociétés affichant un modèle d'entreprise avéré et des bilans solides. Ce n'est pas le moment de détenir des sociétés présentant des niveaux d'endettement élevés et/ou des besoins de refinancement importants.
Un dernier point : en règle générale, les investisseurs sous-estiment la vitesse à laquelle les marchés d'actions se reprennent. En 1968-1970, un recul de 36 % des cours des actions a été effacé pour l'essentiel en moins d'un an. En 1973-1974, une baisse de 45 % s'est refaite en 22 mois. En 1987, un krach de 25 % s'est redressé en 2 ans. Même pendant la Grande Dépression, où le marché avait cédé 89 % entre 1929 et 1932, les cours des actions ont augmenté de 372 % entre 1932 et 1937. Compte tenu de ce que j'ai écrit supra, ce dernier exemple est peut-être le plus révélateur puisqu'en 1932, la reprise du marché d'actions a commencé sur fond de nouvelles économiques catastrophiques persistantes. (1)
Pour un investisseur à long terme, être absent du marché d'actions après l'une des plus importantes chutes boursières de l'histoire représente donc également un risque.
(1) Les chiffres que je cite dans ce paragraphe sont tirés de l'ouvrage de John Dennis Brown, « 101 years on Wall Street » (éd. Prentice Hall)


2010