La résolution de la crise actuelle semble lointaine. Les risques économiques sont en hausse, plutôt qu’en phase de stabilisation ou en baisse.
Ce qui est plus inquiétant encore, c’est que plus le temps passe, plus on a l’impression que les gouvernements ne semblent pas maîtriser la situation. Cette perte de confiance dans la capacité des gouvernements à nous sortir de cette crise constitue un problème sérieux, compte tenu du fait que, comme l’écrit le conseiller économique David M. Smick dans son nouveau livre, « La survie du système financier mondial dépend d’un jeu de confiance élaboré. La taille des marchés financiers par rapport aux États est devenue si monstrueusement gigantesque que la seule façon de maintenir la stabilité est d’établir une psychologie de la confiance. Les gouvernements ne sont pas en mesure de rétablir l’ordre par décret. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est de faire passer aux marchés l’idée qu’ils savent ce qu’ils font ». (1)
Le principal reproche que l’on puisse adresser aux gouvernements quant aux mesures qu’ils prennent pour faire face à la crise, c’est qu’ils sont disposés à risquer d'énormes problèmes à long terme pour éviter de faire face aux problèmes qui se posent dans l’immédiat. Évidemment, il est indéniable que l’économie mondiale est dans une récession profonde. Cette récession est cependant la conséquence des mauvaises décisions économiques prises au cours des 10 dernières années. Il n’existe tout simplement pas de sortie facile pour cette crise. Il peut être tentant, sur le plan politique, de prétendre qu’il serait possible d’éviter de payer pour les erreurs du passé ou de repousser les décisions qui s’imposent, mais ce n’est pas une solution. Résoudre les problèmes issus d'un endettement trop élevé dans le secteur privé en créant un endettement élevé dans le secteur public ne semble pas une bonne idée.
Cela ne signifie pas que les gouvernements doivent se croiser les bras. Il semble acquis que la récession actuelle est la pire de l’après-guerre. Elle va mettre à mal beaucoup de gens, dont la plupart ne sont absolument pas responsables de cette crise. La grande ironie de la situation actuelle, c’est que les gens qui ont fait preuve de prudence semblent être autant touchés par la crise que ceux qui ont fait preuve d’irresponsabilité. Le fait que certaines décisions stratégiques actuelles visent à protéger les gens irresponsables des conséquences de leurs actions pose également un dilemme moral. La volonté d’adopter toutes sortes de plans de sauvetage, qui se développe actuellement, risque de miner le sens des responsabilités de chacun.
Paul Volcker, l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, qui est actuellement membre de l’équipe de conseillers économiques du président Obama, a récemment déclaré dans un discours : « La récession actuelle n’est pas ordinaire. Il est beaucoup plus difficile de sortir de cette récession et elle a secoué les fondements de nos établissements financiers. Le système est cassé. » Les politiques économiques des gouvernements ne devraient donc pas se focaliser sur un rétablissement rapide du modèle économique des 25 dernières années. Ce modèle était fondé sur une croissance mondiale tirée par l’économie américaine, laquelle était tirée par les consommateurs américains, lesquels vivaient au-dessus de leurs moyens, la hausse des prix des logements et des actifs ayant justifié une réduction de l’épargne. Ce modèle n’est plus viable. Les récentes décisions politiques visant à perpétuer la consommation excessive dans certains pays ne constituent pas une bonne solution pour rééquilibrer l’économie mondiale.
Les politiques économiques devraient plutôt viser à promouvoir les changements structurels nécessaires pour jeter les bases solides de la prospérité future. C'est plus facile à dire qu’à faire, particulièrement du fait qu’à court terme les gouvernements doivent contenir la crise et venir en aide à ses victimes innocentes. Bien que tout le monde s’entende par exemple sur le fait qu’une augmentation du taux d’épargne aux États-Unis serait souhaitable à long terme, tout le monde s’entend aussi pour dire qu’à court terme, une augmentation trop rapide serait catastrophique en raison de la réduction de la consommation et de la croissance économique qui s’ensuivrait. Les économistes appellent ce phénomène le « paradoxe de l’épargne » (ce qui est bon pour une personne n’est pas nécessairement bon pour l’ensemble de l’économie, du moins à court terme), et, dans la logique keynésienne, ce paradoxe sert d’argument en faveur d’une augmentation des dépenses de l’État dans le but de compenser la faiblesse du secteur privé.
Le débat économique actuel est cependant devenu, dans une large mesure, dogmatique. On retrouve d’un côté les partisans de l’école keynésienne, qui soutiennent l’adoption de programmes de dépenses publiques pour « relancer » l’économie, et de l’autre les partisans de l’école autrichienne, qui soutiennent qu’il faut « ne rien faire », et ce, afin de purger les excès des dernières années. Ces deux vues des choses sont extrêmement simplistes (et ne font honneur ni à Keynes ni à l'école autrichienne). Bien qu’une augmentation des dépenses publiques puisse être justifiée dans le contexte actuel, l’histoire nous enseigne que les gouvernements ont rarement résolu avec succès les problèmes économiques. Les défis auxquels ils font face à l’heure actuelle sont nombreux :
- le concept de croissance lui-même doit être repensé. L’appétit vorace de croissance, que ce soit en termes macroéconomiques (croissance du PIB) ou en termes microéconomiques (augmentation des profits) est au cœur des problèmes actuels. Le modèle de croissance des dernières décennies semble dorénavant insoutenable, tant sur le plan économique que sur le plan écologique. Malgré tout, la plupart des solutions mises en avant par les gouvernements semblent viser à perpétuer ce modèle, sans égard pour les conséquences à long terme ;
- plus particulièrement, les autorités publiques semblent croire que la solution aux problèmes économiques réside dans l’accroissement du crédit offert par les banques, sans égard pour la qualité du crédit, et dans celui de la consommation, sans égard pour les niveaux d’endettement élevés. Elles retardent ainsi le désendettement tant du secteur financier que du secteur de la consommation, lequel est nécessaire pour rétablir l’économie ;
- dans une économie mondialisée, les politiques économiques doivent, par définition, être coordonnées. Bien que cela soit tentant pour ceux qui ne connaissent rien aux sciences économiques ou qui sont prêts à se livrer au populisme, l’abandon du libre échange et l’imposition de mesures protectionnistes ne constituent pas des solutions viables à la crise économique. Comme le vieil adage le déclare, « quand les marchandises ne traversent pas les frontières, les armées le font ». Le libre échange est encore plus important aujourd’hui, l’un des principaux défis de l’économie mondiale étant de se préparer au remplacement des États-Unis par l’Asie comme consommateur de dernier ressort ;
- les dépenses de l’État ont un prix. Les emprunts contractés actuellement par les gouvernements pour financer les divers plans de sauvetage, le système financier et les programmes de stimulation économique (et pour compenser la perte de recettes fiscales) vont créer un fardeau durable pour les générations futures ;
- le problème à long terme constitué par les déficits budgétaires importants sera moins sérieux si les fonds sont investis dans des projets d’infrastructures créant une valeur à long terme que s’ils sont engloutis en vue de stimuler la consommation. En Allemagne, les subventions offertes aux consommateurs pour remplacer leur voiture ont peut-être provoqué une hausse provisoire des achats de voitures, mais l’impact du programme sur la croissance économique sera minime et de courte durée. Dépenser l’argent des contribuables pour essayer de corriger une situation qui ne peut être corrigée ne constitue pas une politique économique saine ;
- les ressources de l’État ne sont pas inépuisables. Si les gouvernements vont trop loin dans leurs tentatives pour sauver les entreprises et l’économie, ils risquent de devenir eux-mêmes insolvables. Cette perspective est très inquiétante, compte tenu des sommes faramineuses que les gouvernements ont déjà engagées pour prévenir l’effondrement du système financier. Le problème est particulièrement grave en Europe où, selon la plupart des économistes, le risque de faillites nationales n’a jamais été aussi élevé depuis la Grande Dépression. Ce qui rend la situation si périlleuse en Europe, c’est la taille du système bancaire par rapport au PIB, et aussi le fait que les banques sont aux prises non seulement avec les mêmes problèmes que les banques américaines, mais également avec leur exposition massive à l’Europe de l’Est ;
- compte tenu des points ci-dessus, il est particulièrement important d’énoncer clairement les objectifs économiques recherchés, mais aussi les mesures incitatives mises en avant pour atteindre ces objectifs. La science économique repose essentiellement sur des mesures incitatives, et le système fiscal constitue la meilleure structure incitative que les gouvernements aient à leur disposition ;
- dans son livre publié en 1942, intitulé "Capitalisme, socialisme et démocratie", l’économiste autrichien Joseph Schumpeter a écrit que le « processus de destruction créatrice est le fait essentiel du capitalisme ». La destruction créatrice est un concept économique puissant, l’idée étant, en substance, que des sursauts d’innovation détruisent des entreprises établies et donnent naissance à de nouvelles. Parmi les exemples illustrant ce concept, on peut penser à des sociétés telles que Polaroid, ou à des produits tels que les cassettes audio et les macroordinateurs. Il est évident que la destruction créatrice met à mal les ouvriers des sociétés/secteurs obsolètes, et la tendance normale consiste à résister au changement. L’histoire montre cependant que le soutien artificiel, au moyen de fonds publics, de sociétés qui ne sont plus concurrentielles est voué à l’échec et qu’il serait mieux d’utiliser cet argent pour aider les ouvriers de ces sociétés. Le concept de destruction créatrice nous vient à l’esprit en observant le secteur automobile américain ou, de manière plus générale, en réalisant que la surproduction constitue actuellement l’un des principaux problèmes de l’économie mondiale. Le fait d’empêcher la disparition nécessaire ou la contraction de certaines entreprises empêche la réaffectation des ressources et le processus d’innovation qui ouvrent la voie à la prospérité future;
- avant de penser à relancer l'économie, les autorités devraient concentrer leurs efforts sur le rétablissement de la santé du secteur financier. Dépenser des sommes énormes dans des programmes de conjoncture risque de s'avérer futile tant que le secteur financier restera malade.
La réalité actuelle est que personne ne peut prédire la durée de cette crise et que personne ne sait comment l’inverser. Jusqu’à ce que la confiance soit rétablie, il sera difficile pour les marchés actions d’atteindre un plancher durable. Les marchés boursiers ont déjà fortement souffert et un certain nombre de sociétés de qualité se traitent à un niveau de valorisation attrayant. Une reprise temporaire des cours est possible à tout moment. A moins de voir l'économie mondiale se stabiliser, une telle reprise risque toutefois de ne pas être durable.
(1) David M. Smick, The World is Curved (Penguin Group)


2010
Anonyme a dit...
Excellent article! Il me semble que vous avez oubliez encore le problème du vieillissement de la population particulièrement en Europe.En lisant les conclusions de votre article je me demande si les millions de gens qui doivent vivre de leur épargne ou qui doivent constitués une pension seront plus éclairés maintenant.
Je pense que beaucoup de choses dans les sciences économiques pourraient être mises en question!
François Withofs
12 mars 2009 - 09:59 PM
Anonyme a dit...
J'ai entendu au journal télévisé en Belgique que les bénéfices des banques luxembourgeoises avaient en moyenne baissé de 89%. Récemment, il y a eu une banque islandaise à Luxembourg qui a fait faillite.Je souhaiterais donc que vous me rassuriez sur la sécurité de mes dépôts à tout point de vue à la BL.
16 mars 2009 - 08:31 PM
Xavier Heude a dit...
Chaque crise devrait être l’occasion d’un questionnement individuel. Idem en matière d’investissementCette analyse – oh, combien intéressante ! – met en lumière comme souvent les défauts des gouvernements dans la prévention et la gestion des crises économiques.
C’est à mon sens oublier cependant que nos gouvernements ne sont que les représentants … du peuple.
Promouvoir un modèle économique soutenable, s’appuyant sur une consommation plus modérée et de meilleure qualité, pour mieux respecter l’environnement et sur un système financier mieux orienté vers l’économie réelle, ne peut se construire sans l’aval de la population. Quel gouvernement a bâti sa campagne électorale sur ce genre de message ? Aucun à ma connaissance, pour deux raisons :
1) le citoyen lambda est encore à ce jour majoritairement incapable de formuler clairement ses attentes en matière de durabilité, car il n’a tout simplement pas d’idées des pré requis et conditions d’un système économique durable. Un gros travail d’éducation serait à faire afin que chacun prenne d’abord conscience de l’inter-dépendance entre ses actes et comportements basiques de la vie quotidienne. Par exemple, nombre de personnes se déclare sensible à la problématique du changement climatique, mais ne change pas pour autant leurs pratiques sur le plan des transports et de la mobilité.
2) Pour ce faire élire, les gouvernements ont besoin de l’appui de personnes d’influence, donc ayant du pouvoir. Généralement, il s’agit d’acteurs importants de la vie économique, ayant bâti leur puissance sur les fondements-même des éléments actuellement remis en cause dans le système capitaliste : maximisation des profits, vision à court terme, intérêt relatif pour tous les sujets pouvant être un obstacle à la croissance économique (problématique sociales et environnementales notamment). Prôner une nouvelle économie remettant en cause certains principes de base ayant fait le succès des principaux sponsors des partis politiques serait particulièrement périlleux. Il s’agirait même d’une trahison fatale, qu’aucun ne se risquerait à faire.
De ce point de vue, les gouvernements sont dans l’impasse. Ils ne font que reproduire les attentes (ou tout du moins l’indétermination) de leur électorat – i.e. nous-mêmes – sur ces questions.
Car il ne faut pas se voiler la face : mettre un terme au système néo-libéral d’hier, en partie responsable de la crise d’aujourd’hui, c’est soutenir implicitement la thèse d’un Muhamad Yunus, pour ne citer que lui. Bangladeshi de nationalité, donc issu d’une autre civilisation, dont la pensée occidentale née des Lumières est étrangère (même s’il a eu l’occasion d’étudier aux Etats-Unis), Mr Yunus défend des valeurs de solidarité, d’humanisme, d’altruisme et de bonheur largement éloignées du contenu de nos manuels scolaires, de la culture de nos entreprises, des discours de nos gouvernements, des conversations de bistrot et des réunions de famille. Seule l’Eglise dans nos régions joue par définition pleinement dans ce registre, avec le relatif succès que l’on connaît.
Il est clair que l’on ne casse pas un système entier du jour au lendemain, mais il me semble que peu d’entre nous ont conscience de ce qu’entraînerait une remise à plat du système actuel, tel que tout le monde dit le souhaiter.
Je ne pense pas qu’il y ait de demi-mesures possibles en matière de réforme d’un système économique : soit celui-ci donne la priorité au bien-être individuel, soit il met l’accent sur le bien-être collectif. S’il tente un compromis entre les deux, il dérivera indubitablement vers le premier, car les vieilles recettes existent déjà, alors qu’il faut les créer entièrement dans le cas d’une politique tournée vers l’expression des besoins collectifs … sauf à s’inspirer de certaines pratiques en vigueur dans certaines civilisations (en Afrique, Océanie, …) communément qualifiées d’arriérées.
La pierre angulaire du changement, que chacun appelle de ses vœux, se trouve donc ici. Rejeter la faute aux gouvernements est une façon de se déresponsabiliser d’une question, d’un enjeu qui est hautement personnel. Une sortie durable de crise ne peut se trouver que via une introspection d’abord personnelle, puis ensuite collective : comment définissons-nous un monde meilleur ? Suivant quels critères ? En fin de compte, quelle définition donnons-nous au bonheur ? Ces questions ne sont pas nouvelles, preuve de leur profondeur ontologique.
A moins qu’un subit éveil des consciences individuelles ne se manifeste, il est fort à parier que cette crise ne sera pas la dernière.
Je ne m’aventurerai pas ici dans des conseils en matière d’investissement. Néanmoins, pour qui souhaite investir en actions et obligations, autant privilégier dans ce cas une sélection d’entreprises répondant le mieux aux critères ESG (Environment, Social, Governance). Soit en investissant en ligne directe, soit au travers de fonds SRI (Socially Responsible Investment). L’offre ne manque pas. Votre Private Banker saura naturellement vous conseiller.
Xavier Heude
19 mars 2009 - 11:16 AM
Guy Wagner a dit...
Les bénéfices 2008 des banques luxembourgeoises sont effectivement en fort recul ,mais cela vaut également pour les banques d'autres places financières. Cette contre-performance s'explique par la crise financière qui secoue les marchés financiers depuis plus d'un an et qui s'est intensifiée au second semestre 2008.La Banque de Luxembourg a terminé l'exercice 2008 avec un bénéfice en baisse de 14% par rapport à 2007. Son produit net bancaire augmente de 12% et les dépôts en espèces confiés par la clientèle de 18%. Son bilan reste très solide avec des fonds propres en hausse de 9% et un ratio de solvabilité de 14% (pour un minimum prescrit de 8%).
19 mars 2009 - 02:41 PM
Anonyme a dit...
Bonjour,Vos commentaires sur les bénéfices sont rassurants.
Maintenant pouvez-vous faire le point sur les nouveaux aspects du secret bancaire qui se mettent en place en cette année 2009.
Merci.
Gérard.
22 mars 2009 - 08:43 PM
Anonyme a dit...
Bonjour,Vos commentaires sur les bénéfices sont rassurants.
Maintenant pouvez-vous faire le point sur les nouveaux aspects du secret bancaire qui se mettent en place en cette année 2009.
Merci.
Gérard.
22 mars 2009 - 08:43 PM
Guy Wagner a dit...
http://www.abbl.lu/informations/nouveautes/content/0098924 mars 2009 - 05:43 PM
Guy Wagner a dit...
http://www.abbl.lu/informations/nouveautes/content/00989/index.html24 mars 2009 - 05:43 PM
Anonyme a dit...
Bonjour,Le spread OAT/BUND vient de dépasser les 60 points (l'émission d'un emprunt Etat Français coute donc environ 20% de plus que l'émission d'un emprunt d'Etat Allemand). Que pensez vous de la signature française sur le moyen/long terme svp ?
Merci
Olivier R.
02 avril 2009 - 01:09 PM
Guy Wagner a dit...
Je pense qu'un différentiel de 50 à 60 points de base entre l'OAT et le Bund est attrayant. Sur base d'un niveau d'achat pour le Bund à 10 ans autour de 3,3%, ceci donnerait donc un niveau d'achat de l'OAT autour de 3,8%.07 avril 2009 - 03:36 PM