Actualité et analyse des marchés financiers, en ligne avec Guy Wagner
FR EN DE

Le prix du pétrole (traduction du texte anglais du 29 mai)

mardi 03 juin 2008 | 6 commentaires | Catégorie: Analyse des marchés

Depuis août dernier, le cours du pétrole a presque doublé. Tandis que la première partie de la hausse des prix de l’énergie (2002-2006) s’est déroulée dans une période de fermeté de l’économie, l’augmentation récente intervient au moment où la croissance ralentit dans de nombreux pays. Cette situation pourrait conduire à un environnement de stagflation au niveau mondial et représente donc un risque important pour les marchés boursiers.

Plusieurs raisons fondamentales permettent d’expliquer pourquoi le cours du pétrole est beaucoup plus élevé qu’au cours des 20 dernières années :

  • la forte croissance économique dans le monde en développement a stimulé la demande de pétrole. À cet égard, on surestime souvent l’impact de la Chine sur la demande mondiale : plus de la moitié de la croissance de la demande hors OCDE émane du Moyen-Orient, d’Amérique latine, d’Afrique et de l’ex-Union soviétique;
  • la production mondiale de pétrole semble avoir atteint son apogée il y a 3 ans;
  • en avril dernier, la Russie a annoncé qu’au premier trimestre 2008 sa production pétrolière avait baissé pour la première fois en 10 ans;
  • parallèlement, les pays possédant des réserves importantes ressentent moins la nécessité d’augmenter la production compte tenu de la flambée des recettes découlant du niveau élevé actuel des cours du pétrole;
  • les perturbations de l’offre dans des pays comme le Venezuela, le Nigeria et l’Irak ont ajouté une prime de risque importante au cours du pétrole;
  • la hausse des coûts d’équipement et de personnel a rendu plus chère la mise en valeur de nouveaux gisements;
  • les craintes de crise financière, la baisse des marchés d’actions depuis octobre dernier et la dépréciation du dollar ont attiré une nouvelle classe d’acheteurs sur le marché du pétrole. Ces investisseurs financiers (par opposition aux investisseurs commerciaux) considèrent les matières premières comme une nouvelle classe d’actifs, qu’ils pensent non corrélée aux classes d’actifs traditionnelles comme les actions ou les obligations. (Cependant, comme je l’expliquerai plus loin, l’impact de ces investisseurs/spéculateurs est très exagéré.)

Tous ces facteurs sont valables pour expliquer pourquoi il est normal que les cours du pétrole soient supérieurs au prix de 22 USD/baril qui était la moyenne pendant la majeure partie des années 1980 et 1990. Cependant, à l’exception peut-être du dernier, aucun de ces facteurs fondamentaux n’a beaucoup changé depuis août dernier, lorsque le cours du pétrole s’établissait à 67 USD contre 133 USD aujourd’hui.

On avait coutume de dire que, pour les matières premières, le meilleur remède à un cours élevé était un cours élevé. Cet adage exprimait l’idée qu’un cours élevé finirait par conduire à une diminution de la demande et/ou à une augmentation de l’offre qui, à terme, déboucherait en une baisse du prix. La hausse apparemment irrésistible du cours du pétrole conduit donc à se demander si cette loi a été abolie. Elle paraît toujours valable pour les matières premières comme le blé. Après une hausse de 150 % entre mai 2007 et mars 2008, le cours du blé a depuis cédé 40%. Cependant, contrairement au pétrole, le blé est renouvelable et on peut assez facilement lui trouver des substituts.

La première chose à noter concernant le pétrole est qu’on ne laisse pas vraiment cette loi économique opérer. Du côté de la demande, le signal du prix est atténué parce que dans certaines des régions où la demande est la plus forte, le pétrole est fortement subventionné. Du côté de l’offre, les pays producteurs de pétrole n’ont d’une part aucune incitation à augmenter la production et devient d’autre part de plus en plus le pétrole auparavant exportable vers des utilisations internes. On parle beaucoup du « pic pétrolier », mais on évoque rarement ce dernier point. Compte tenu de leur forte croissance économique, les pays producteurs de pétrole conservent de plus en plus de pétrole pour leurs propres besoins, ce qui conduit à une forme de nationalisme des ressources. D’après certains experts, le Mexique, qui fournit actuellement 15 % environ des importations américaines, pourrait ainsi cesser d’être un exportateur net en 2014.

Le deuxième élément important est qu’à court terme, l’offre et la demande de pétrole se caractérisent par une certaine inélasticité par rapport aux prix. Cette inélasticité s’est même accentuée ces dernières années, pour les raisons suivantes :

  • du côté de la demande : la nouvelle demande émanant du monde en développement, où les contrôles des prix appliqués par l’État protègent souvent les consommateurs de l’impact réel de la hausse des prix;
  • du côté de l’offre :

    a) une prime de risque plus élevée du fait que les pays où de nouveaux gisements sont découverts sont souvent assez instables et en proie à la corruption;

    b) la hausse des coûts d’exploration et de production;

    c) les préoccupations environnementales;

    d) le sous-investissement massif des 20 dernières années;

    e) l’activisme et le court-termisme des actionnaires, qui font que les sociétés cotées renâclent à entreprendre les investissements à long terme nécessaires pour augmenter l’offre de pétrole.

Tout ceci veut dire que le cours du pétrole doit augmenter beaucoup plus fortement qu’autrefois pour produire un impact sensible sur l’offre ou la demande.

Il est devenu à la mode de faire porter aux spéculateurs/investisseurs financiers la responsabilité de la dernière hausse du cours du pétrole. En plaçant des sommes d’argent importantes dans les contrats à terme, ces investisseurs pousseraient à la hausse le cours du pétrole. Cette explication est séduisante, mais elle ne tient pas la route. Dans le cas du pétrole (et de la plupart des matières premières), le prix des contrats à terme n’influence pas le prix au comptant qui est fixé par l’offre et la demande. Les contrats négociés sur les marchés des matières premières constituent essentiellement des paris sur la direction des cours, mais les acheteurs finaux de matières premières sont des consommateurs pas des investisseurs. Pour montrer le caractère erroné de la théorie selon laquelle la hausse des contrats à terme ouverts (et donc la spéculation) peut être rattachée directement à la hausse du cours du pétrole, considérons ce qui suit :

  • entre 2002 et 2004 le cours du pétrole a presque triplé, et pourtant le prix des contrats à terme était en général inférieur au prix au comptant;
  • beaucoup de matières premières non négociées en bourse (pour lesquelles il n’existe pas de marché à terme) ont connu des hausses de prix plus rapides que les matières premières négociées en bourse;
  • en février 2007, le gouvernement indien a interdit la négociation des contrats à terme sur le blé. En étudiant récemment l’impact de cette interdiction, un groupe d’économistes a conclu qu’il n’y avait aucune preuve concluante rattachant la négociation des contrats à terme à la hausse des prix au comptant ;
  • la récente hausse des cours pétroliers s’est faite sans augmentation des positions spéculatives.

Cela ne veut toutefois pas dire qu’il n’y a pas de spéculation sur le marché du pétrole.
Ainsi, le pétrole dont la mise sur le marché est repoussée artificiellement dans l’anticipation d’une hausse des prix constitue un exemple de spéculation. Ces pratiques sont accentuées par le fait que ne pas vendre le pétrole entraîne actuellement un coût d’opportunité faible. L’unité de prix est le dollar qui se déprécie par rapport à la plupart des autres devises. Et la Réserve fédérale a baissé agressivement ses taux d’intérêt. Certains experts citent la pénurie actuelle de navires pétroliers et les tarifs de location élevés comme preuve que les spéculateurs louent des navires pétroliers pour maintenir le pétrole en mer en attendant que les prix augmentent. Cela suggère que si les cours du pétrole baissent, une offre substantielle pourrait apparaître subitement. Dans son rapport de mai, l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) note d’ailleurs que l’augmentation de l’offre au premier trimestre était la plus forte depuis le début 2005.

Du côté de la demande également, des événements récents semblent suggérer que la demande commence à réagir à la hausse des prix :

  • la demande ralentit aux États-Unis car le niveau élevé des prix modifie enfin l’addiction des Américains au pétrole;
  • selon un article paru dans le Financial Times la semaine dernière, plusieurs pays asiatiques se prépareraient à diminuer les subventions à l’énergie qui sont devenues très onéreuses;
  • au cours des premiers mois de l'année, les importations pétrolières de la Chine étaient particulièrement élevées à cause des travaux de reconstruction à la suite des tempêtes de neige et en vue des Jeux Olympiques;
  • l’idée d’un lien entre la hausse du cours du pétrole et l’augmentation structurelle de la demande des pays en développement est logique, mais certaines prévisions semblent présumer implicitement que ces pays vont se transformer en gros consommateurs gaspilleurs comme les États-Unis. Heureusement, l’expérience de l’Europe depuis les chocs pétroliers des années 1970 montre qu’il n’existe pas nécessairement de forte corrélation entre la croissance du PIB et la demande de pétrole. Aujourd’hui, la demande du Japon est très inférieure à son pic de 1979 bien que son PIB soit nettement supérieur. Même s’il faut du temps, la hausse des cours du pétrole conduira à une plus grande efficacité énergétique et à l’emploi de sources d’énergie alternatives.

Les arguments fondamentaux liés aux évolutions durables de l’offre et de la demande mondiales dans le secteur pétrolier restent très certainement valables. Cependant, ils ne nous disent pas si le cours du pétrole doit s’établir à 50 USD ou à 500 USD. Actuellement, ces arguments sont utilisés pour justifier une augmentation perpétuelle des prix. Les partisans d’une baisse semblent avoir capitulé et la montée du cours du pétrole observée la semaine dernière était due dans une large mesure à la couverture des positions courtes. On note donc de nombreux signes suggérant un début de bulle du pétrole. Il est possible que le baril atteigne 200 USD à une date future, mais je pense que le prochain mouvement important du cours du pétrole se fera à la baisse.

Commentaire(s)

Anonyme a dit...

Guy,
Quelles seraient justement, à tes yeux, les sociétés à même de tirer profit de ces nouvelles sources d'énergies renouvelables ? Cordialement, Yves

09 juin 2008 - 11:06 AM

kcinnay a dit...

Je voudrais commencer par vous remercier de ce cadre d’échanges d’informations et d’analyses des marchés financiers fructueux que nous offrent ce blog. Ceci éclaire notre lanterne et enrichie la systémique de notre interprétation de l’environnement financier.

« …Il s'est envolé de 11,33 dollars en séance à New York, pour culminer à 139,12 dollars, avant de clôturer à 138,54 dollars, une progression de 10,75 dollars. Exprimée en pourcentage, l'envolée de 8,9 % est la plus importante depuis juin 1996. Même scénario à Londres, où le brent de la mer du Nord s'est embrasé au cours de cette folle journée, allant jusqu'à 10,58 dollars (+ 8,80 %) en séance, avant de finir la semaine à 138,12 dollars (+ 8 %) …». écrivait un article sur le site du journal français « Les Échos ».

Votre article « Le prix du pétrole » du mardi 3 juin 2008 (traduction du texte anglais du 29 mai) présente de manière claire et précise les données fondamentales qui ont cuisinées l’envol du cours du pétrole. Cependant, je demeure sceptique, voire en désaccord contre l’idée d’innocenter les spéculateurs/investisseurs financiers. Il est vrai que le prix des contrats à terme n’influence pas directement le prix au comptant du pétrole. Mais, la croissance importante du volume des contrats à terme négocié sur le marché des matières premières (notamment du pétrole) résulte d’un mouvement non négligeable de l’abandon du marché des titres au profit de ce marché attrayant. Ce changement de position booste et consolide l’envolée du cours qui est soutenu par la chute du dollar. L’achat du pétrole reste un bouclier contre l’instabilité du dollar.

« Le pétrole est utilisé comme protection contre le dollar faible par les acheteurs spéculatifs », explique Gary Adams, spécialiste de l'or noir chez Deloitte & Touche à Houston, cité par Bloomberg.
« Les vendeurs ont retiré leurs ordres du marché, analyse Tim Evans de Citi Futures. Du coup, il a suffi d'ordres d'achat supplémentaires peu importants pour faire monter les cours. » « Cela a été une énorme explosion provoquée par une myriade de facteurs, qui a d'abord entraîné de nouveaux records puis des dépassements de seuils techniques, provoquant à leur tour d'autres achats », commente de son côté Jim Ritterbusch, du cabinet éponyme, cité par l'AFP.

Juste avant l'ouverture des travaux du G8 Energie le week end dernier à Aomori au Japon, un groupe de 5 pays (Etats-Unis, Japon, Chine, Corée du Sud et Inde) a appelé au démantèlement des subventions des carburants. Même si, la Chine et l'Inde ont d'emblée refusé de s'engager sur un calendrier, en priorisant de manière absolue leur développement, espérons néanmoins que notre loi économique puisse recommencer à fonctionner.

Je reste convaincu que l’évolution des activités des marchés financiers et ceux des matières premières est la résultante d’une combinaison de bulles spéculatives et de données fondamentales.

10 juin 2008 - 06:11 PM

Guy Wagner a dit...

Yves,

le problème est que ces sociétés sont soit très chères (à l'image de Solarworld, l'un des plus grands fournisseurs de panneaux solaires photovoltaïques en Allemagne ou de Vestas Wind Systems, premier fabricant mondial de turbines à vent), soit utilisent des technologies dont on ne peut pas savoir à l'heure actuelle si elles vont s'imposer.

Une alternative consisterait à investir dans des sociétés 'traditionnelles' pour lesquelles l'énergie renouvelable pourrait constituer un nouveau vecteur de croissance. General Electric est souvent citée comme exemple d'une telle société mais l'importance et le manque de transparence de sa division finance incitent à la prudence dans le contexte actuel.

Parmi les sociétés moins connues, Danisco et Novozymes pourraient profiter de l'arrivée de la deuxième génération de biocarburants en tant que producteurs d'enzymes pour l'éthanol cellulosique. Aux Etats-Unis, Applied Materials semble décidée à utiliser l'expérience acquise en tant qu'équipementier majeur dans l'industrie des semiconducteurs pour se lancer dans le secteur de l'énergie solaire.

11 juin 2008 - 04:02 PM

Anonyme a dit...

Merci pour ces précisions sur ce sujet très passionnant.

Yves

12 juin 2008 - 08:53 AM

Anonyme a dit...

Bonjour M. Wagner,

J'ai un commentaire à faire, oubien plutôt une question, à propos de la spéculation sur le pétrole. Dans votre article vous avez dit que le prix spot est déconnecté des transactions sur le marché à terme. Or la différence ente le cours spot et le cours à terme est le "cost of carry". Imaginons qu'il y a une forte demande pour du pétrole à trois mois mettons, même si cela est fait par des spéculateurs et qu'à la fin il y a un cash settlement et pas une livraison physique, cela devrait faire augmenter le cours du future à trois mois. Et comme la différence entre le cours à terme et le spot ne peut être que le "cost of carry", le spot devrait également augmenter. Même si pour la plus grande partie les transactions avec futures ne correspondent qu'à des paris, comment le marché peut-il faire la différence entre des vrais acheteurs, donc une réelle demande de pétrole, et les spéculateurs. Un réel vendeur de pétrole qui voit qu'il y a beaucuop de spéculateurs pensant que les cours vont augmenter pourrait retenir son pétrole pour faire augmenter le cours et le vendre à terme, aussi longtemps qu'il trouve encore des contreparties qui pensent que le cours va encore augmenter au-delà. Ainsi les transactions à terme aurait donc quand-même un impact sur le prix spot. Merci de m'éclairer les idées.....

29 juin 2008 - 06:55 PM

Guy Wagner a dit...

Bonjour,

- c'est en principe le cours spot qui détermine le cours à terme et non l'inverse;
- l'offre de contrats à terme n'est pas fixe. Nous ne sommes donc pas dans une situation où une demande accrue pour une offre limitée de contrats ferait augmenter le cours à terme du pétrole;
- une forte augmentation des contrats à terme n'aurait un impact sur le cours spot que si les vendeurs de ces contrats (qui devraient donc théoriquement livrer le pétrole à l'échéance du contrat) se couvraient en achetant du pétrole spot;
- si tel était le cas, ce pétrole devrait être stocké quelque part ce qui ne semble pas être le cas;
- beaucoup de ces contrats à terme n'impliquent de toute façon pas de livraison physique de pétrole mais se règlent par 'cash settlement'. Les vendeurs de ces contrats sont souvent des spéculateurs qui misent sur une baisse du cours du pétrole;
- l'augmentation de la volatilité du cours du pétrole fait également que les sociétés pétrolières ont davantage recours aux contrats à terme pour couvrir leur production future. Ces sociétés n'ont évidemment pas besoin d'acheter du pétrole au comptant pour se couvrir.

Je pense qu'une partie importante de la montée des cours pétroliers est due à des éléments fondamentaux, c'est-à-dire le rapport offre/demande. Ensuite est venu s'ajouter un élément spéculatif comme c'est souvent le cas lorsqu'un thème capte l'imagination des investisseurs. Je ne suis cependant pas d'avis que le marché à terme est le bon endroit pour juger de l'ampleur de cette spéculation.

01 juillet 2008 - 06:06 PM

Postez un message
Visitez le site de la Banque

A propos

Guy Wagner est chief economist à la Banque de Luxembourg

En savoir plus

Suivez le blog

par e-mail

par flux RSS
par Netvibes
par iGoogle
...autres

Rechercher sur ce site

Archives

Informations légales

jeudi 30 octobre 2008

Informations légales // © 2010 BL-Fund Research & Asset Management Rejoignez-MOI sur : Flux RSS Twitter Facebook Linked In