Les craintes d’inflation sont élevées à l’heure actuelle, mais c’est la déflation qui représente le plus gros risque pour l’économie mondiale
Il peut paraître étrange d’avancer que l’économie mondiale est confrontée à des pressions déflationnistes importantes au moment où l’inflation a atteint au mois de juin son niveau le plus haut depuis presque 20 ans dans un grand nombre de pays. Et en tant que consommateur, on ne peut pas nier que le coût de la vie a augmenté vu la hausse des prix des denrées alimentaires et de l’énergie.
Cependant, la destruction de la demande découlant de la hausse des prix des denrées alimentaires et de l’énergie est précisément l’une des raisons pour lesquelles les craintes de déflation pourraient rapidement refaire surface. En effet, si les consommateurs doivent payer plus cher pour faire le plein de leur voiture ou pour chauffer leur maison, il leur reste moins d’argent pour les articles discrétionnaires. En dernière analyse, cela finira par conduire à une baisse du prix de ces articles discrétionnaires.
Dans mon article du 6 mars, je disais qu’il existait de grandes différences entre l’environnement actuel et le contexte des années 70, qui se caractérisait par une forte inflation structurelle. Première grande différence : la mondialisation, qui veut dire que (pour le moment du moins) nous évoluons dans un environnement d’excédent de l’offre et non de la demande (ceci ne vaut évidemment pas pour les matières premières). Deuxième grande différence : à l’heure actuelle, la hausse des prix des denrées alimentaires et de l’énergie ne se répercute pas sur les autres segments de l’économie. Pour qu’une telle répercussion se produise, les salaires (ou plus exactement les coûts unitaires de la main-d’œuvre, c’est-à-dire les salaires ajustés pour tenir compte des gains de productivité) doivent augmenter. C’est ce qui s’est produit dans les années 70, où les salaires étaient indexés et où les syndicats étaient beaucoup plus puissants. On ne voit actuellement aucun signe d’une telle évolution et les coûts unitaires de la main-d’œuvre restent modérés dans le G7 et dans les grands pays en développement. Les revenus diminuent dès lors en termes réels, ce qui rend la hausse des prix des denrées alimentaires et de l’énergie encore plus douloureuse pour le consommateur.
Pour quiconque entre dans un supermarché ou s’arrête à une station service, l’inflation est une réalité concrète et la discussion qui précède peut paraître abstraite.
Cependant, ce qui compte pour le consommateur n’est pas nécessairement ce qui importe aux banques centrales et aux investisseurs. À la fin des années 70 et au début des années 80, les banques centrales devaient gérer l’inflation des salaires et elles devaient « tuer » les attentes inflationnistes. Le resserrement de leur politique monétaire constituait un moyen efficace pour arriver à cette fin.
Aujourd’hui, les banques centrales ne peuvent pas faire grand chose pour agir sur la cause des pressions inflationnistes. La montée des prix des matières premières reflète dans une large mesure des évolutions structurelles de l’offre et de la demande. La politique monétaire ne peut pas changer ces déséquilibres entre offre et demande, et relever les taux d’intérêt ne les fera pas disparaître (à moins que les autorités ne soient prêtes à risquer une récession économique majeure). Le comportement du marché obligataire montre que les attentes d’inflation restent raisonnables, autour de 2,5 %. Pourquoi un investisseur achèterait-il un Bund à 10 ans rapportant 4,5 % s’il est convaincu que l’inflation restera égale ou supérieure à 4 %? Tant que les attentes d’inflation et les coûts unitaires de la main-d’œuvre restent maîtrisés, on pourrait avancer que les banques centrales agiraient de manière irresponsable en augmentant les taux d’intérêt et en risquant une contraction importante de l’économie.
Quelles sont les implications pour les investisseurs? Premièrement, la Réserve Fédérale ne va pas relever ses taux de sitôt. Au contraire, on ne peut pas écarter la possibilité de nouvelles baisses des taux en cas de dégradation significative des perspectives économiques. Deuxièmement, à moins qu’une baisse des prix de l’énergie ne conduise à une amélioration rapide de l’inflation, il subsiste un risque que la Banque Centrale Européenne relève encore ses taux, malgré les signes de faiblesse économique dans la zone euro. D'autant plus que la possibilité d'une augmentation des coûts unitaires de la main-d'oeuvre est plus forte en Europe où le marché du travail est plus rigide. Troisièmement, les obligations de qualité sont intéressantes pour se couvrir contre le risque de déflation. Quatrièmement, la déflation représente un danger important pour les marchés d’actions parce qu’elle conduirait à une baisse des bénéfices et à une contraction des multiples de valorisation.

2012